La Charcuterie mécanique est une vue comique des frères Lumière, tournée en 1895 : on y voit un cochon vivant entrer dans une grande caisse en bois et en ressortir sous forme de saucisses et de jambons. Rien de plus, et pourtant ce gag de moins d'une minute est souvent cité comme le premier film de science-fiction. Cette fiche fait partie de la rubrique Histoire du genre.
Ce que montre le film
Le plan est fixe, comme dans presque toutes les vues Lumière. Au centre, une caisse de bois qui porte l'inscription « Charcuterie mécanique ». Deux hommes l'actionnent. L'un introduit le cochon par une ouverture, l'autre tourne une manivelle.
Un peu de vapeur s'échappe. De l'autre côté, on retire des chapelets de saucisses et des pièces de charcuterie que l'on pose sur une table. L'Encyclopedia of Science Fiction en ligne décrit aussi un liquide versé dans un entonnoir pendant l'opération.
C'est tout. Pas de montage, pas d'intertitre, pas d'histoire au sens où on l'entendra dix ans plus tard. Le trucage tient à ce qu'on ne voit pas : la caisse cache tout, et le spectateur fait le reste.
Une vue comique, pas un film de genre
Les Lumière classaient leurs vues par genre, et celle-ci figurait parmi les sujets comiques. L'humour est celui de la foire et de la pantomime : la machine est absurde, le cochon entre vivant, la saucisse sort prête à vendre.
Il serait faux de prêter aux opérateurs une intention de « science-fiction ». Le mot n'existe pas en 1895, et le cinématographe sert d'abord à enregistrer la vie réelle : une sortie d'usine, un train en gare, un repas de bébé. La Charcuterie mécanique se distingue de ces vues parce qu'elle montre une chose impossible, avec le plus grand sérieux.
La date elle-même mérite une précaution. La plupart des fiches retiennent 1895, certaines hésitent entre 1895 et 1896. Pour un film de cette période, l'écart entre le tournage et la première projection publique explique souvent ce flottement.
Pourquoi on la dit « premier film de science-fiction »
L'idée vient surtout de Phil Hardy. Son encyclopédie du cinéma de science-fiction, publiée chez Aurum, ouvre sa chronologie sur ce titre et le présente comme le premier film du genre. Le classement a été repris un peu partout, puis discuté.
L'argument tient en une phrase : la transformation n'est pas magique, elle est mécanique. Chez Méliès, un diable fait apparaître une femme dans un nuage de fumée. Ici, une machine fait un travail que personne ne sait faire en 1895. On est donc du côté de la technique imaginaire, ce qui est le cœur de la plupart des définitions de la science-fiction.
L'objection est tout aussi simple. Un gag d'une minute n'imagine pas un monde, ni un futur, ni une découverte : il fait rire avec une boîte. Pour beaucoup d'historiens, la science-fiction commence au moins avec un récit, et la question reste ouverte. Notre page sur le premier film de science-fiction compare les principaux candidats, de cette caisse à la fusée de Méliès.
Une vue parmi des centaines
Dans la liste des films Lumière, la vue occupe une place modeste. Les frères Lumière et leurs opérateurs tournent alors des centaines de bandes d'environ une minute : la sortie de leur usine à Lyon, l'arrivée d'un train en gare de La Ciotat, des scènes de famille, puis des vues prises dans le monde entier. Le court métrage de Louis Lumière n'a pas la célébrité de ces titres-là.
Ce qui le distingue, c'est la mise en scène. La plupart des vues Lumière captent un moment réel, à peine arrangé. Ici, tout est préparé : l'appareil mécanique est un accessoire de théâtre, le cochon et la charcuterie sont amenés de part et d'autre, et le gag fonctionne parce que le spectateur relie les deux. Dans l'histoire du cinéma, c'est un des premiers exemples de fiction construite autour d'un objet truqué.
Une machine qui fait ce qu'un homme faisait
Ce qui rend la vue intéressante aujourd'hui, c'est la question qu'elle pose sans le savoir. La machine remplace le charcutier. Elle avale un être vivant et rend un produit, sans qu'on voie la moindre étape.
Ce motif reviendra sans cesse. Les automates des films de Méliès, les ouvriers broyés par la machine-Moloch de Metropolis en 1927, les usines automatiques des films d'anticipation des années 1950 : tous mettent en scène une technique qui travaille à notre place, et parfois contre nous. Le petit cochon des Lumière est loin de ces visions, mais l'image de base est là.
On peut y lire aussi un clin d'œil à l'époque. Le XIXe siècle finissant découvre les abattoirs industriels, les conserves, les machines-outils. Une vue comique qui pousse cette logique jusqu'à l'absurde parle à un public qui voit la mécanisation entrer partout.
Imitations et descendance
Le gag a plu, et il a été copié. L'Encyclopedia of Science Fiction relève au moins quatre imitations, dont Making Sausages de George Albert Smith, tourné en Angleterre en 1897, qu'elle juge plus vivant que l'original. Les machines à saucisses deviennent un petit genre du cinéma des premiers temps, avec des chiens ou des chats à la place du cochon.
Ce goût des machines absurdes passe ensuite dans les films de trucage. Les appareils qui transforment les gens, les rajeunissent ou les déforment, se multiplient entre 1900 et 1915. Parmi ceux que nous suivons : The Doctor's Experiment (1908), où un savant transforme ses sujets en singes, ou les machines et automates rassemblés dans notre dossier sur le robot dans les films de 1895 à 1920.
Ce qui reste après le générique
Il reste une boîte, deux hommes, un cochon et une poignée de saucisses. Et une question de classement qui ne sera jamais tranchée, parce qu'elle dépend de la définition qu'on donne au genre.
Prise pour ce qu'elle est, La Charcuterie mécanique montre surtout que le cinéma a très tôt su filmer l'impossible avec un simple cache : il suffisait de ne pas montrer l'intérieur de la caisse. Ce principe, le hors-champ qui fait travailler l'imagination, servira à tous les cinéastes de science-fiction privés de gros moyens.
Pour aller plus loin dans la même période, la fiche de Georges Méliès retrace la carrière de celui qui a transformé ces trucages de foire en voyages vers la Lune.
Questions de spectateurs
Qui a réalisé La Charcuterie mécanique ?
Le film est sorti sous le nom des frères Lumière. Les fiches de référence l'attribuent à Louis Lumière, qui a tourné la plupart des premières vues de la maison. Aucun interprète n'est identifié : les deux hommes qui manœuvrent la machine restent anonymes.
Combien de temps dure le film ?
Moins d'une minute, comme toutes les vues Lumière de cette époque, limitées par la longueur de pellicule que contenait l'appareil. Les fiches en ligne donnent une durée proche de cinquante secondes, qui varie un peu selon la vitesse de projection retenue.
Pourquoi parle-t-on de science-fiction pour un gag de boucherie ?
Parce que la machine n'existe pas. Elle transforme un animal vivant en produits finis sans intervention visible, comme le ferait une usine imaginaire. Certains y voient la première fiction filmée sur une technologie, d'autres un simple tour de prestidigitation.
Peut-on voir La Charcuterie mécanique aujourd'hui ?
Le film fait partie du corpus Lumière, conservé et documenté par l'Institut Lumière à Lyon. Il circule dans des compilations de vues Lumière et sous forme numérisée. Comme il date de 1895, il relève du domaine public dans la plupart des pays.
Confier cet article à un assistant IA
Chaque lien ouvre l'assistant avec la demande déjà écrite. Le site ne transmet rien.