Metropolis est un film muet allemand de Fritz Lang, présenté à Berlin le 10 janvier 1927, qui imagine une ville du futur où une élite vit dans des tours tandis que les ouvriers font tourner les machines sous terre. Il est devenu l'image de référence de la cité futuriste, et la restauration de 2010 permet de le voir presque tel qu'il fut montré à sa première projection. Cette fiche fait partie de la rubrique Films.
Une ville en hauteur, une société en couches
Le récit tient en quelques lignes. Freder, fils du maître de Metropolis, Joh Fredersen, découvre par hasard le monde souterrain où les ouvriers servent les machines au rythme de l'horloge. Il y rencontre Maria, qui prêche la patience et annonce la venue d'un médiateur entre « la tête et les mains ».
Le père, inquiet de cette influence, s'adresse à l'inventeur Rotwang. Celui-ci vient d'achever un être artificiel, et il lui donne le visage de Maria. La fausse Maria va semer le désordre en haut comme en bas.
Le scénario de Thea von Harbou, alors épouse de Lang, est souvent jugé naïf, en particulier sa réconciliation finale entre patron et ouvriers. Lang lui-même a pris ses distances avec ce message des années plus tard. Ce qui a traversé le siècle, ce sont les images.
Une production de l'UFA hors normes
Le film est produit par l'UFA, la grande société allemande, sous la responsabilité d'Erich Pommer pour une partie de la préparation. Le tournage s'étale de 1925 à 1926 dans les studios de Neubabelsberg, près de Berlin, avec des décors gigantesques, une figuration nombreuse et des effets inédits. Les images sont signées Karl Freund et Günther Rittau.
Eugen Schüfftan, chargé de certains effets, y met au point un procédé qui portera son nom : un miroir incliné devant la caméra réfléchit une maquette ou une image peinte, tandis qu'une partie du tain est grattée pour laisser voir les comédiens sur un décor réel. Les acteurs semblent ainsi marcher au pied d'immeubles immenses qui ne sont que des maquettes.
La distribution réunit Alfred Abel (Joh Fredersen), Gustav Fröhlich (Freder), Rudolf Klein-Rogge (Rotwang) et une débutante, Brigitte Helm, dans le double rôle de Maria et de la femme-machine.
Pourquoi le film a été coupé
Après sa première berlinoise, Metropolis ne trouve pas son public. Selon le dossier de presse de la Berlinale, l'UFA le retire au bout de quatre mois et diffuse à l'été 1927 une version raccourcie, passée de 4 189 à 3 241 mètres. Aux États-Unis, le distributeur fait aussi remonter le film, en coupant des scènes et en réécrivant des intertitres.
Ces coupes ont des effets durables. Des personnages secondaires disparaissent, des motivations deviennent obscures, et la version d'origine cesse de circuler. Pendant des décennies, les spectateurs voient des montages incomplets, plus ou moins cohérents.
2008 : la copie de Buenos Aires
En 2008, le Museo del Cine Pablo C. Ducros Hicken de Buenos Aires retrouve un négatif 16 mm qui contient une grande partie des scènes perdues. Il s'agit d'une copie réduite de la version longue, arrivée en Argentine à la fin des années 1920, qui avait échappé aux coupes.
L'image est abîmée, rayée, mais le montage est là. La Fondation Murnau de Wiesbaden mène la restauration avec la Deutsche Kinemathek, le musée argentin, et les chaînes ZDF et arte. Le résultat est présenté le 12 février 2010 au Friedrichstadt-Palast de Berlin, en gala de la 60e Berlinale, et le même soir à l'Alte Oper de Francfort, avec un orchestre jouant la partition originale de Gottfried Huppertz.
La version restaurée dure plus d'une demi-heure de plus que la version raccourcie, d'après les mêmes sources. Quelques plans restent introuvables : des cartons expliquent ce qui manque. Dès 2001, Metropolis avait d'ailleurs été inscrit au registre Mémoire du monde de l'UNESCO, à partir d'une restauration antérieure.
La femme-machine et le savant
La scène où Rotwang donne vie à sa créature est l'une des plus célèbres du cinéma muet. Des anneaux de lumière montent le long du corps métallique pendant que la machine prend les traits de Maria. Le design du robot, femme en armure lisse au visage impassible, a durablement marqué l'imaginaire des androïdes.
Rotwang, lui, prolonge une lignée déjà ancienne. Le savant qui fabrique un être artificiel traverse le cinéma muet depuis les automates de Méliès, et le cinéma allemand de l'époque lui donne une dimension inquiétante, comme dans Algol en 1920, où une machine venue d'ailleurs donne à un homme le pouvoir sur l'énergie. Pour la place de ces premiers films dans l'histoire du genre, notre page sur le premier film de science-fiction reprend la chronologie depuis 1895.
Le costume du robot, de l'atelier au musée
Le corps de la femme-machine est l'œuvre du sculpteur Walter Schulze-Mittendorff. Il a moulé les éléments sur un plâtre du corps de Brigitte Helm, dans un matériau alors nouveau, une sorte de bois plastique facile à modeler. Le métal battu, d'abord envisagé, aurait été trop lourd à porter. Un vernis chargé de poudre argentée donne à l'ensemble l'aspect du métal poli.
Le costume d'origine n'a pas survécu, mais Schulze-Mittendorff en a refait une réplique dans les années 1970 pour Henri Langlois. Elle est exposée en permanence dans le musée de la Cinémathèque française, à Paris, et d'autres répliques se trouvent notamment à la Deutsche Kinemathek de Berlin. Pour beaucoup de visiteurs, ce robot debout dans sa vitrine est la première rencontre avec le film.
Le dessin a voyagé. Ralph McQuarrie, qui a conçu l'apparence des personnages de Star Wars pour George Lucas, s'est largement inspiré de cette silhouette pour ses premières esquisses de C-3PO, un robot masculin aux lignes Art déco.
Une architecture qui a servi de modèle
Lang a raconté avoir eu l'idée de la ville en découvrant la silhouette de New York depuis un paquebot, lors d'un voyage en 1924. Les décorateurs Otto Hunte, Erich Kettelhut et Karl Vollbrecht ont dessiné des tours en gradins, des ponts suspendus et des avions qui circulent entre les gratte-ciel.
Cette image de la ville verticale, avec la ville haute des privilégiés et la ville basse des ouvriers, a nourri des décennies de cinéma. On la retrouve dans les mégapoles pluvieuses de Blade Runner en 1982, dans la cité nocturne de Dark City d'Alex Proyas (1998), dans les cités de nombreux films d'animation japonais, et jusque dans l'architecture réelle de certaines tours. Les décors de Metropolis ont fait du gratte-ciel le symbole visuel du futur.
Ce qui reste après le générique
Il reste un film que l'histoire du cinéma a longtemps regardé en morceaux et qu'on peut enfin voir à peu près entier. La différence n'est pas un détail : la version restaurée rend au récit sa logique et à certains personnages leur raison d'être.
Il reste surtout des plans que tout le cinéma de science-fiction a repris, consciemment ou non : la ville en étages, les ouvriers qui marchent en colonne, la machine qui dévore les hommes, l'androïde au visage humain. Le message social a vieilli. L'imaginaire visuel, non.
Pour une vue d'ensemble des grands titres du genre, notre sélection des meilleurs films de science-fiction commence d'ailleurs avec ce film ; elle ouvre la bobine Sélections du site.
Questions de spectateurs
Quelle version de Metropolis regarder ?
La restauration de 2010, réalisée par la Fondation Murnau à partir de la copie retrouvée à Buenos Aires. C'est la plus complète connue, avec la musique d'origine de Gottfried Huppertz. Quelques plans restent perdus ; des intertitres expliquent ce qui manque. Les versions plus anciennes sont nettement plus courtes.
Qui joue le robot dans Metropolis ?
Brigitte Helm, qui interprète à la fois Maria, la jeune femme qui prêche aux ouvriers, et son double mécanique fabriqué par le savant Rotwang. Elle portait un costume rigide pour les scènes de la machine. C'était son premier grand rôle au cinéma.
Metropolis est-il le premier film de science-fiction ?
Non. Le genre existe au cinéma depuis la fin du XIXe siècle, avec les vues des Lumière et les films de Méliès. Metropolis est en revanche l'un des premiers longs métrages de science-fiction à imaginer une société future entière, avec son architecture, ses classes et ses machines.
Qu'est-ce que la version Moroder ?
Une version sortie en 1984, montée par le compositeur Giorgio Moroder. Plus courte, teintée en couleurs et accompagnée de chansons pop de l'époque, elle a fait découvrir le film à une nouvelle génération. Elle reste une curiosité, pas une restauration.
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