Aller au contenu
La Lanterne du Futur Toute la programmation

Histoire du genre

Gugusse et l'Automate (1897), le robot de Méliès

Pendant plus d'un siècle, Gugusse et l'Automate n'a été qu'un titre dans les catalogues de Georges Méliès. Une copie a refait surface aux États-Unis, et l'on peut enfin juger sur pièce ce que beaucoup présentent comme le premier robot filmé.

Séance du
Durée de lecture
5 min
Rédaction
La Lanterne du Futur

Gugusse et l'Automate est un film de Georges Méliès tourné en 1897, où un clown affronte un automate qui grandit sous ses yeux puis se retourne contre lui. Longtemps tenu pour perdu, il a été retrouvé et restauré par la Library of Congress, la Bibliothèque du Congrès américaine, et il passe désormais pour le plus ancien robot de cinéma conservé.

Cette fiche fait partie de notre rubrique Histoire du genre, consacrée aux films de science-fiction tournés entre 1895 et 1920.

Que montre le film ?

Le dispositif est celui d'un numéro de music-hall. Un clown, le Gugusse du titre, s'occupe d'un petit automate en costume de clown, de la taille d'un enfant. Le jouet mécanique se met à grandir jusqu'à atteindre une taille adulte, puis frappe son propriétaire avec un bâton. Gugusse riposte à coups de marteau, et l'automate rapetisse sous les coups jusqu'à n'être plus qu'un débris.

Le tout tient en une scène et en un plan fixe, comme la plupart des vues de Méliès à cette date. Il n'y a ni intertitre ni intrigue au sens moderne. Le spectateur de 1897 venait voir un tour, et le tour, ici, c'est la croissance de l'automate.

Ce court métrage ne dure qu'une poignée de secondes au-delà d'une demi-minute. Raconter davantage reviendrait à le décrire image par image, ce qui n'aurait pas grand sens. Le plaisir du film tient au processus de montage qui fait grandir puis rétrécir l'automate, pas à son histoire.

Comment la copie a-t-elle été retrouvée ?

L'histoire tient du roman. Un enseignant à la retraite du Michigan, Bill McFarland, conservait une malle de bobines ayant appartenu à son arrière-grand-père, William DeLyle Frisbee, qui projetait des films dans les campagnes de Pennsylvanie au début du XXe siècle. Ces bobines avaient passé des décennies dans des caves, des granges et des garages.

Sur le conseil d'un technicien de laboratoire, il a confié la malle à la Library of Congress, qui l'a reçue en septembre 2025 dans son centre national de conservation audiovisuelle, à Culpeper, en Virginie. La bande de Méliès était collée au milieu de l'une des dix bobines, entre d'autres films, dont un autre titre de Méliès et des fragments d'un film produit par Edison.

La découverte a été rendue publique au début de l'année 2026, notamment par la radio publique américaine NPR, puis relayée par les rubriques culture des médias européens. Pour le cinéma français, c'est un petit événement : un film de Méliès qui ressort d'un grenier, c'est une pièce de plus rendue à l'histoire des arts du spectacle.

Les techniciens ont passé une semaine à restaurer et numériser la bobine image par image. Selon George Willeman, qui dirige le fonds nitrate de la bibliothèque, la copie est probablement de troisième génération : un tirage d'un tirage, avec la perte de netteté que cela suppose.

Pourquoi parle-t-on du « premier robot » ?

Il faut s'entendre sur les mots. Le terme robot n'existe pas en 1897 : il naît en 1920 dans la pièce R.U.R. du Tchèque Karel Čapek. Ce que Méliès filme, c'est un automate, la figure que le XVIIIe et le XIXe siècle connaissaient par les androïdes de foire et les jouets mécaniques.

Mais l'automate de Gugusse fait ce que le robot de cinéma fera pendant tout le siècle suivant : il échappe au contrôle de celui qui le possède et se retourne contre lui. Jason Evans Groth, conservateur à la Library of Congress, y voit « probablement la première apparition d'un robot dans une image animée » (propos rapportés par NPR, février 2026).

Deux ans plus tôt, en 1895, La Charcuterie mécanique des frères Lumière montrait déjà une machine qui transforme un animal en saucisses. Mais c'était une machine-outil, pas une créature. Avec Gugusse, la machine prend forme humaine, et c'est ce glissement qui intéresse l'histoire du genre.

Comment Méliès fait-il grandir l'automate ?

La copie retrouvée permet enfin d'observer le trucage, et c'est l'intérêt principal pour l'historien. Méliès dispose en 1897 d'un outil qu'il maîtrise depuis peu : l'arrêt de caméra. On interrompt la prise de vue, on remplace un élément du décor ou un interprète, puis on reprend. À la projection, la substitution paraît instantanée.

La croissance de l'automate repose sur ce principe : un petit interprète ou une figurine cède la place à un plus grand, sans que le cadre bouge. Méliès, homme de spectacle installé à Paris, ancien illusionniste et directeur du théâtre Robert-Houdin, transpose à l'écran les apparitions et disparitions de la scène. Le film est donc autant une démonstration de magie qu'une fiction sur la machine : Méliès l'illusionniste reste aux commandes, et l'automate est l'accessoire de son tour. Ces effets de cinéma, nés sur une scène parisienne, feront le tour du monde en quelques années.

Ce film de Méliès est aussi une leçon de fabrication. Le décor est une toile peinte de théâtre, la lumière est celle du jour, et tout se joue face à l'objectif, comme sur une scène. On y retrouve l'étoile sur un piédestal qui a servi à attribuer le film : la Star Film signait ainsi ses vues, à une époque où la contrefaçon de films circulait d'un pays à l'autre.

Ce qui reste après le générique

Gugusse et l'Automate ne raconte presque rien, mais il fixe un motif que le cinéma n'a jamais lâché : la créature mécanique qui grandit, échappe à son maître et doit être détruite. On le retrouvera, sous d'autres formes, dans le robot de Metropolis, chez les androïdes en fuite de Blade Runner ou dans les machines tueuses des années 1980.

Le film rappelle aussi la fragilité de ce patrimoine. Méliès a tourné plus de cinq cents films, du Voyage dans la Lune (1902) aux féeries les plus modestes, et une grande partie de cette œuvre a disparu. Chaque copie retrouvée l'a été par hasard, dans une malle, un grenier ou un lot de bobines mal étiquetées.

En France, la Cinémathèque française conserve une importante collection d'appareils et de documents liés à Méliès, qui aide à comprendre comment ces films étaient fabriqués. Pour replacer ce petit film dans l'ensemble de l'œuvre, la page consacrée à Georges Méliès retrace sa carrière, et notre dossier sur le robot dans les films de 1895 à 1920 suit l'automate jusqu'à l'aube des années 1920.

Questions de spectateurs

Le film Gugusse et l'Automate est-il visible aujourd'hui ?

Oui. Après sa restauration, la Library of Congress a rendu la copie consultable sur son site. Il s'agit d'une copie de troisième génération, d'après le responsable du fonds nitrate de la bibliothèque, donc l'image reste marquée par l'âge. Comptez moins d'une minute de projection.

Pourquoi parle-t-on du premier robot du cinéma ?

Parce qu'aucun film antérieur conservé ne montre une machine à forme humaine qui agit seule. Un conservateur de la Library of Congress l'a décrit comme probablement la première apparition d'un robot dans une image animée. Le mot robot n'existait pas encore : il apparaît en 1920 avec la pièce R.U.R. de Karel Čapek.

Comment sait-on que le film est bien de Méliès ?

L'équipe nitrate de la Library of Congress a confirmé l'attribution avec un expert extérieur. Un détail du décor a aidé : une étoile peinte sur un piédestal, qui correspond à l'emblème de la Star Film, la marque de Méliès. Le titre figurait déjà dans les catalogues de la maison.

Faut-il connaître Méliès pour apprécier ce film ?

Non, le gag se comprend tout seul. Mais il gagne à être vu à côté des autres trucages de Méliès des années 1896-1898, qui reposent sur l'arrêt de caméra et la substitution. On mesure alors combien l'automate est un prétexte à un tour de magie filmé.

Confier cet article à un assistant IA

Version texte (.md)

Chaque lien ouvre l'assistant avec la demande déjà écrite. Le site ne transmet rien.

Séance suivante

Histoire · 5 min

La Folie du docteur Tube (1915)

La Folie du docteur Tube, court métrage d'Abel Gance (1915) : la poudre qui déforme les corps, les miroirs de Burel, et la place du film dans l'histoire de la SF.

Histoire · 7 min

Définition de la science-fiction

Définition de la science-fiction : l'origine du mot, ce qui la sépare du fantastique et de la fantasy, et ses grands sous-genres, du space opera au cyberpunk.

Histoire · 6 min

Le robot au temps du muet

Robots et automates dans le cinéma muet, de 1895 à 1920 : machines comiques, faux automates, golems et hommes artificiels. Les films, les trucages, les idées.