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Histoire du genre

La Folie du docteur Tube (1915) : Abel Gance et l'expérience optique

Un savant invente une poudre qui étire et tord tout ce qu'elle touche. En 1915, Abel Gance, vingt-cinq ans, en tire dix minutes d'images déformées au miroir, que ses commanditaires n'ont pas comprises.

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La Lanterne du Futur

La Folie du docteur Tube est un court métrage muet d'Abel Gance, tourné en 1915 pour la société Le Film d'Art : un savant y invente une poudre qui déforme tout ce qu'elle touche, chiens, domestiques, visiteurs. Le film dure une dizaine de minutes et doit tout à ses images tordues, obtenues avec des miroirs de fête foraine. Cette fiche fait partie de la rubrique Histoire du genre.

Un savant, une poudre, des visages étirés

Le docteur Tube est un chercheur fantasque. Il met au point une poudre blanche qui modifie l'aspect des choses et des êtres. Il l'essaie sur son chien, puis sur son jeune assistant, puis sur lui-même, et ces corps étirés l'amusent beaucoup.

Arrivent deux jeunes femmes et leurs fiancés. Le docteur les poudre à leur tour, et les quatre visiteurs ne se reconnaissent plus. Ils protestent. Il suffit, explique le savant, de brosser la poussière sur leurs vêtements pour retrouver leur forme. Tout rentre dans l'ordre, et l'on finit au champagne.

L'intrigue est mince, volontairement. Elle sert de support à une série de plans où les corps s'allongent, se tassent, ondulent. C'est le trucage qui raconte.

Gance à vingt-cinq ans

Abel Gance est né en 1889. En 1915, il a vingt-cinq ou vingt-six ans selon le moment du tournage, et il vient d'entrer au Film d'Art, maison fondée en 1908 pour porter à l'écran des sujets jugés nobles, avec des comédiens de théâtre. Le producteur Louis Nalpas lui laisse tourner des films courts.

Le jeune cinéaste en profite pour expérimenter. La Folie du docteur Tube est le plus étrange de ces essais. Gance a raconté que ceux qui l'ont vu à la société l'ont pris pour un fou, au point de vouloir lui couper les vivres. Le film n'a pas été la carte de visite qu'il espérait.

La suite est connue. Gance signera J'accuse en 1919, La Roue en 1923, puis Napoléon en 1927, avec ses écrans multiples et sa caméra portée. Il reviendra même à la science-fiction en 1931 avec La Fin du monde, l'un des premiers films parlants français sur une comète menaçant la Terre, un sujet que nous retraçons dans notre page sur les films de fin du monde.

Des miroirs plutôt que des lentilles

Pour déformer l'image, Gance et son opérateur Léonce-Henri Burel ont filmé leurs comédiens à travers des miroirs déformants, comme ceux des baraques foraines. Les objectifs déformants n'étaient pas disponibles pour ce travail, alors on a déformé ce qui se trouvait devant l'objectif.

Le procédé a ses contraintes. Il faut placer la caméra face au miroir, dans l'axe, sans qu'elle se reflète elle-même ; il faut un éclairage assez fort pour que l'image réfléchie reste nette ; et chaque mouvement du comédien modifie la déformation. Le résultat est mouvant, presque liquide, assez loin des surimpressions et des arrêts de caméra de Méliès.

Gance parlait d'une décomposition des rayons lumineux. Le mot donne une idée de son ambition : faire un film sur la perception elle-même, avec la science comme alibi. Burel deviendra son chef opérateur sur plusieurs grands films, dont Napoléon.

Science-fiction ou film expérimental ?

Les deux, et c'est ce qui rend la fiche intéressante. Le récit relève de la science-fiction de l'époque : un savant, une découverte, des effets imprévus sur le corps. On reconnaît le savant fou que le cinéma muet installe depuis quelques années, celui de The Doctor's Experiment en 1908 qui changeait ses patients en singes.

Mais le film ne s'intéresse guère à la découverte. Il ne la justifie pas, ne l'explique pas, ne s'inquiète pas de ses conséquences au-delà du gag. Ce qui compte, c'est l'image transformée. Les historiens du cinéma expérimental le rangent parmi les premières tentatives françaises de cinéma « optique », bien avant les avant-gardes des années 1920.

Le film reste léger. La poudre se brosse comme de la farine, et personne n'est puni. On est loin des machines inquiétantes du cinéma allemand de l'après-guerre, comme celle d'Algol en 1920, dont l'énergie sans limite donne à un seul homme un pouvoir démesuré.

Pourquoi le film compte dans l'histoire du genre

Il montre qu'en 1915 le cinéma français sait déjà faire de la science-fiction autrement qu'avec des décors peints et des fusées en carton. La transformation se fait dans l'image même, sans montage, sans maquette, par un dispositif optique devant la caméra.

Il annonce aussi un trait durable du genre : l'idée que la science modifie notre manière de voir. Les distorsions de La Folie du docteur Tube préfigurent, à l'échelle d'un court métrage de foire, toutes les images « impossibles » que le cinéma fabriquera pour représenter un autre état de la matière ou de la conscience.

Pour situer ce film parmi les autres titres des origines, la page consacrée au premier film de science-fiction reprend la chronologie depuis 1895.

Ce qui reste après le générique

Il reste une poignée de plans qui n'ont pas vieilli de la même façon que les autres films de 1915. Les visages étirés surprennent encore, parce qu'ils ne ressemblent à aucun effet numérique : on sent la surface du miroir, ses défauts, la lumière qui glisse.

Il reste aussi le portrait d'un jeune cinéaste qui teste les limites de son outil, quitte à déplaire à ceux qui le paient. Gance n'a jamais été un cinéaste de science-fiction au sens strict, mais ses deux incursions dans le genre, ce court métrage et La Fin du monde, encadrent ses années les plus inventives.

Questions de spectateurs

Qui joue dans La Folie du docteur Tube ?

Séverin-Mars et Albert Dieudonné figurent à la distribution. Les sources ne s'accordent pas sur la répartition des rôles : certaines donnent le docteur à Séverin-Mars, d'autres à Dieudonné. Ce dernier sera ensuite le Napoléon de Gance en 1927.

Comment Abel Gance a-t-il obtenu les déformations ?

Avec des miroirs déformants, du même genre que ceux des fêtes foraines, filmés à travers des objectifs ordinaires. Les objectifs anamorphiques n'étaient pas disponibles pour ce type d'usage à l'époque. Gance parlait lui-même d'une décomposition des rayons lumineux.

Le film a-t-il été un succès en 1915 ?

Non, selon le souvenir qu'en a laissé Gance : les responsables qui ont vu le film l'ont jugé fou et ont envisagé de cesser de le financer. Le film a été redécouvert bien plus tard comme une curiosité expérimentale dans l'œuvre du cinéaste.

Où voir La Folie du docteur Tube ?

Une copie est conservée à la Cinémathèque française, qui l'a numérisée. Le film est présenté de temps à autre en séance de cinéma muet accompagné, et il apparaît dans des éditions consacrées à Abel Gance ou au cinéma expérimental français.

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